Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 14:36

1.       CHOISIR SON VOCABULAIRE

 

Comme le disait Samuel Johnson, « les mots sont les vêtements de la pensée ». Comme les vêtements, votre vocabulaire peut être terne, coloré, élégant, voyant, vulgaire. Il existe même des fashion victims de la parole orale ou écrite, qui cherchent à inclure tous les tics à la mode du moment dans leur vocabulaire, au risque de ne pas être compris, de perdre en précision et d’être assez rapidement… démodé. « La mode, c’est ce qui se démode, » disait Cocteau avec une fulgurante simplicité. Les mot sont à la fois le tissu et l’outil qui sert à le couper pour confectionner la robe ou le costume de votre discours ou de votre article ou mémoire.

Personne ne peut faire du bon travail avec de mauvais outils. Pourtant combien de fois lit-on ou entend-on utiliser des mots creux, émoussés, imprécis, rouillés ? Bien sûr, c’est un crime de tuer ou de mutiler une belle langue comme la nôtre – quelle que soit votre langue maternelle d’ailleurs – et pourtant on n’aide pas beaucoup les gens de l’écrit ou de l’oral dans le choix de leur vocabulaire. Peu de temps est dévolu à la sélection des mots dans les formations à ce sujet ou dans les séances de training ou de coaching journalistiques.

Les idées et les mots sont interdépendants. Je vous épargnerai le quart d’heure philosophique sur la poule et l’œuf, qui consiste à se demander si la parole précède la pensée ou si c’est plutôt l’inverse. Un vocabulaire étriqué limite la création et l’expression d’idées. D’où la nécessité d’élargir son vocabulaire afin de donner une plus grande liberté à votre esprit et à votre expression. Un discours (écrit ou oral) efficace exige une pensée claire, c’est-à-dire la capacité à développer des idées précises, puis à ouvrir l’esprit à un flux naturel de mots qui saisit les idées pour les porter dans la bouche ou sous la plume en un courant régulier, fluide et sans effort particulier. Le volume de la voix, à l’oral, est contrôlé par le nombre et la magnitude des idées à couvrir et il est automatique si votre esprit dispose d’une réserve suffisante de mots disponibles.

Les esprits paresseux saisissent les mots les plus immédiats, ceux qui apparaissent en surface parce que c’est plus simple et plus rapides, sans se demander s’il existe un terme plus exact, plus subtil, plus nuancé ou plus adapté. Il s’agit donc d’augmenter votre stock de mots seuls, de termes associés par paires, puis de les regrouper pour vous familiariser avec les synonymes, les termes alternatifs et les mots associés.

Mots seuls et paires

Toute phrase complète comporte un nom ou un pronom et un verbe, et sur ces termes pivots viennent se greffer des adjectifs et des adverbes pour les colorer et les qualifier.

Un bon exercice pour vous montrer la gamme et le pouvoir des adjectifs consiste à poser six noms, par exemple discours, musique, nourriture, journal, jardin et maison. Sélectionnez-en un qui vous intéresse et dressez une liste de vingt-quatre adjectifs  appropriés issus de votre « magasin » mental. Vous en avez sûrement beaucoup plus, mais si vous ne parvenez pas à en trouver vingt-quatre, votre stock est à l’évidence très insuffisant, et il va vous falloir songer sérieusement à l’augmenter si vous voulez devenir un orateur crédible et professionnel. N’utilisez pas de dictionnaire. Vos idées à vous ont besoin de vos mots à vous pour leur rendre justice et les développer avec naturel. L’objectif de cet exercice est de vous faire prendre conscience de votre stock disponible pour ensuite l’élargir ou le renouveler. Divisez vos adjectifs en deux catégories : ceux qui expriment un sentiment positif et ceux qui expriment un sentiment négatif, ceux qui approuvent et ceux qui désapprouvent. Vous trouverez sans doute plus aisé d’élaborer la deuxième catégorie en premier lieu parce que les mots destructifs surgissent plus rapidement dans la plupart des esprits, surtout quand les facultés critiques sont très acérées comme ce devrait être le cas pendant un entraînement effectif.

Quand vous avez élaboré ces deux listes, analysez-les et groupez les adjectifs de la même manière que vous avez appris à grouper vos idées, afin de pouvoir réguler la température, le volume et la densité de vos adjectifs à volonté. Les adjectifs généraux sont les mots les plus courants, utilisés très souvent parce qu’ils fournissent une image rapide et compréhensible. D’autres groupes d’adjectifs associés sont plus sélectifs et choisis pour qualifier et souligner diverses caractéristiques spécifiques.

Par exemple, si vous avez pris le mot « discours » dans la liste fournie plus haut, vous allez pouvoir classer vos adjectifs – mais ce n’est pas la solution unique -  selon les groupes suivants :

NOM : DISCOURS

Adjectifs groupés à partir d’une liste au hasard

DESAPPROBATEUR

APPROBATEUR

1.       Général :

Mauvais, atroce, inefficace, monstrueux, futile…

Général :

Bon, efficace, convaincant, clair, grand, grandiose, excellent…

2.       Décrivant un discours désagréable :

Vague, imprécis, incohérent, monotone, morne, ennuyeux…

Décrivant un discours agréable :

Beau, coloré, expressif, sympathique, audible, enjoué…

3.       Décrivant un discours irritant :

Inaudible, hésitant, verbeux, inadapté, laborieux, inconséquent…

Décrivant un discours compréhensible :

Lucide, concis, informatif, direct, convaincant, logique…

4.       Décrivant un discours blessant :

Sardonique, amer, ironique, agressif, malicieux…

Décrivant un discours inspirant :

Dynamique, stimulant, entraînant, émouvant, puissant, lumineux…

 

 

Quand vous avez classé vos adjectifs dans les groupes qui vous conviennent – les nôtres ne sont qu’un exemple de l’infini des possibilités qui sont les vôtres – fermez les yeux et essayez de repenser à un discours que vous avez aimé, puis à un discours qui vous a déplu. Décrivez-les avec les adjectifs appropriés pris dans les différents groupes. Vous aurez sans doute besoin d’un adjectif général et d’un adjectif plus qualifiant. Par exemple :

« C’était un grand discours émouvant. »

« C’était un atroce discours verbeux. »

Vous avez alors relié vos adjectifs et votre nom dans une image verbale que vous pouvez comparer avec l’image mentale qui vous reste de ce moment-là. Les adjectifs peuvent provoquer des intoxications verbales ou des indigestions. Un contrôle efficace doit vous permettre de limiter au strict nécessaire. Deux, voire trois adjectifs devraient très amplement suffire à brosser une image mentale forte – s’ils sont bien choisis – dans l’esprit du public ou du lecteur. Pas plus. Mais comme vous le savez, le noir et le blanc ne sont pas les deux seuls moyens à la disposition de l’artiste pour s’exprimer sur la toile, et il est souvent nécessaire de faire appel à toute une palette de couleurs vives ou pastel, pour la peinture à l’huile comme à l’eau. Maîtrisez son discours, c’est aussi maîtriser le choix des mots, dont les adjectifs qui apportent une infinie diversité de couleurs et régulent la chaleur plus ou moins forte que vous allez communiquer à votre public ou lecteur.

Avant de voir comment accroître son vocabulaire, poursuivons cet exercice. Vous n’avez pour l’instant travaillé que sur les adjectifs de votre stock courant. Si vous avez consacré du temps, et la nécessaire concentration mentale à cet exercice, vous avez dû trouver beaucoup plus d’adjectifs que ce qui vous était demandé. Chaque mot en suggérant un autre, on atteint vite des sommets exponentiels. Afin d’enregistrer votre « surplus » de mots de manière efficace, nous allons faire un rapide exercice supplémentaire. Prenez chaque lettre de l’alphabet et écrivez à côté un adjectif décrivant un discours, mais bien sûr un adjectif que vous n’avez pas déjà utilisé. Cela peut donner :

A = Académique.

B = Bucolique.

C = Cruel.

D = Diplomatique.

E = Erudit.

F = Fantastique.

G = Grandiloquent.

H = Hésitant.

Etc.

Je vous laisse poursuivre de vous-même une liste qui de toute façon vous est personnelle. Essayez de le faire pour l’essentiel sans l’aide d’un dictionnaire, encore que pour les lettres finales de l’alphabet, vous risquez de vous sentir quelque peu limité. Pour rendre l’exercice plus agréable, tout en lui gardant son efficacité, vous pouvez très bien imaginer un jeu avec vos amis qui s’en inspire. Ce sera ainsi profitable à tout le monde. La règle est que les termes choisis doivent être familiers et avoir un usage courant. Le fait de les grouper autour d’un nom permet de les regrouper dans votre esprit pour un usage immédiat et sans effort.

Faites ce double exercice sur les cinq noms de votre liste originelle, qui n’est pas forcément la mienne. Vous aurez la surprise de découvrir la large gamme d’adjectifs puissants stockés dans votre mémoire. Vous pouvez ensuite prolonger ces exercices en vous efforçant de remplacer chaque adjectif par un synonyme – exprimant donc la même idée, c’est un pléonasme que de le préciser – ou un mot associé qui aurait la même signification, puis par un antonyme pour relier les termes opposés.

Faites le même type d’exercice pour les verbes et les adverbes, et vous observerez des résultats similaires. Quand vous serez familier de vos adjectifs et de vos adverbes et que vous sentirez que vous les utilisez avec une plus grande fluidité et de manière plus intelligente, pensez aux outils rouillés : conservez vos mots neufs comme au premier jour en les utilisant. La pratique seule vous permettra e véritablement fluidifier votre vocabulaire – je rappelle que vous travaillez pour l’instant avec des mots qui vous sont connus puisqu’ils viennent de votre cerveau et non d’un dictionnaire. Ne considérez pas cela comme une tâche lourde à porter, mais comme un jeu, un hobby à faire à vos moments perdus, de manière ludique et détendue, si vous voulez que vos efforts soient récompensés. Développer aussi votre pouvoir d’observation : quand vous marchez dans un jardin, imaginez que vous décrivez les fleurs à un ancien jardinier devenu aveugle, et trouvez les mots évocateurs, frais, vivants qui vont lui faire imaginer les couleurs des lieux.

Avant de quitter l’étude des mots, testez votre capacité à unir des mots de manière originale et imagée. Faites une liste de groupes de mots comme ceux qui suivent :

Un silence de pierre.

Une aventure périlleuse.

Une beauté fatale.

Une gentillesse dure comme le diamant.

Une délicate cruauté.

Vous trouverez sans doute des formules qui marqueront votre esprit et qui vous reviendront en mémoire de manière automatique quand vous serez face à un public ou devant la feuilles blanche. Cet exercice, comme beaucoup de ceux que nous vous proposons, mérite de se faire tous les soirs pendant quelques jours, puis d’y revenir de temps en temps. Là aussi, il est important de noter vos trouvailles les plus fortes et les plus judicieuses. Et encore une fois, c’est un exercice facile à changer en jeu pour le pratiquer à plusieurs.

Groupes de mots

Après les paires, les groupes de mots clairement définis constituent l’étape suivante, tout aussi essentielle, du journaliste correctement équipé. Les groupes de synonymes et de termes alternatifs sont les plus utiles.

Synonymes

Vous avez déjà travaillé sur les synonymes uniques, mais la plupart des mots clefs peuvent être amplifiés dans un groupe. Ces groupes peuvent se trouver dans un dictionnaire mais sont plus faciles à utiliser et à retenir, donc plus efficaces pour notre travail, si vous les compilez par vous-même.

Sélectionnez un certain nombre d’adjectifs dans les listes liées au mot « discours », c’est-à-dire dans les listes que vous venez de confectionner. Pour chacun de ces adjectifs, trouvez cinq à six synonymes. Cela vous donne un groupe de synonyme pour chaque adjectif et vous fournit une gamme assez large de mots aptes à exprimer les subtilités que vous souhaitez imprimer à votre intervention ou écrit.

Termes alternatifs

Une bonne manière de trouver des termes alternatifs est de les grouper sous des idées clefs comme le montre l’illustration ci-dessous :

Idées et leurs termes liés

VOIR                                                                          UNITE

Œil                                                                             Partenaire

Vision                                                                       Mariage

Observation                                                           Fédération

Noter                                                                        Membre

Enregistrer                                                              Association

 

PASSAGE                                                                  ORDRE

Ouverture                                                               Netteté

Sentier                                                                     Précision

Chemin                                                                    Excellence

Route                                                                        Organisation

Pas                                                                             Compétence

 

PRENDRE                                                                 SON

Saisir                                                                         Discours

Acquérir                                                                   Chanter

Accepter                                                                  Rire

Atteindre                                                                Bruit

Voler                                                                         Mélodie

Dans un souci de brièveté nous n’avons choisi que cinq termes pour chaque groupe. L’idéal est d’en regrouper dix ou douze, afin de disposer d’un nombre suffisant pour assurer une meilleure fluidité verbale mais de rester dans des limites mémorisables par un esprit normal. Ce type d’exercice dynamique, suivi d’un enregistrement des résultats dans un carnet ou sur tout autre support que vous consultez régulièrement est plus efficace qu’un apprentissage par cœur et passif de listes de mots. A condition, comme toujours, de pratiquer régulièrement la prise de parole ou l’écriture afin de les utiliser le plus souvent possible.

Une fois que vous avez effectué vos compilations de groupes de synonymes et de termes alternatifs, sur l’ensemble des mots listés préalablement, ce qui vous prend déjà quelques soirées, comment prolonger cet exercice afin de le rendre plus opérant ? Ecoutez simplement votre discours ou relisez-vous attentivement. Vous trouvez que vous employez trop souvent le terme « étonnant » et qu’il revient comme un leitmotiv dans votre bouche ou sous votre plume ? Faites un groupe de termes alternatifs autour de ce mot. Vous allez trouver des termes comme « surprenant », « incroyable », « déstabilisant », que sais-je encore. Vous pourrez ainsi élargir votre vocabulaire disponible et donner toujours plus de couleur et de nuances à vos discours. Choisissez des mots descriptifs de préférence, plutôt que de « grands » mots.

Groupes généraux

Certains esprits aiment particulièrement les allitérations, bien que ce puisse être une habitude pernicieuse – si elle est pratiquée à outrance dans un lettre ou un courriel où tous les mots commenceraient par la même lettre. Ils adorent faire des listes de gens, d’animaux, ou d’objets qui commencent par la même lettre. Nous avons tous dans notre jeunesse joué au jeu du « bac » qui consiste à rechercher cinq noms d’animaux, de villes, d’objets, de personnes, de pays et d’adjectifs commençant par la même lettre. Le premier qui a rempli sa grille a gagné. Le jeu est déclinable à l’infini.

Les groupes de mots altérés par des préfixes ou des suffixes similaires sont aussi utiles, par exemple ceux qui débutent par « anti » ou qui se terminent par « phile ». Grouper des mots est une technique pédagogique extrêmement utile pour les enfants – et pour les adultes – qui mérite d’être intégrée aux programmes d’éducation et de formation. Je les utilise personnellement souvent dans les sessions de formation que j’anime avec des professionnels. Certains sont surpris au début. Ceux qui persévèrent se réjouissent toujours, par la suite, d’avoir pratiqué et de prolonger pendant leur temps libre ce type de « travail ».

Il faudrait aussi encourager les mots croisés et le scrabble, et d’une manière tous les jeux autour des mots. Le plus intéressant sur un plan pédagogique est d’ailleurs à ce titre de faire fabriquer des mots croisés ou des mots fléchés par les élèves ou les étudiants, pour les leur faire utiliser ensuite – pas aux mêmes, cela va sans dire.

Un autre exercice très simple et très efficace consiste à prendre une page d’un dictionnaire et à noter les mots qu’elle contient en les classant en trois groupes :

a)      Mots connus et utilisés.

b)      Mots connus mais pas utilisés.

c)       Mots inconnus.

Elargir votre vocabulaire

Le meilleur moyen d’élargir votre vocabulaire, comme toujours, est simple mais prend du temps. il s’agit de lire de la bonne littérature – «  bonne » dans le sens où elle utilise un vocabulaire suffisamment large pour vous apprendre quelque chose. Quand vous rencontrez un mot inconnu et qu’il vous paraît utile de le retenir, vous le soulignez dans le livre – si vous interrompez votre lecture à chaque mot nouveau, vous allez être rapidement dégoûté de la lecture -, pour ensuite, dans un second temps, noter le mot avec une brève définition et/ou un exemple de son utilisation dans un carnet. Réfléchissez à chaque terme que vous avez souhaité retenir pour un usage ultérieur. Quelle émotion soulève-t-il en vous ? Est-il inspirant, charmant, excitant, provocant, ou simplement attractif par sa clarté et sa précision ?

Une fois que vous avez décidé du mérite de chaque mot, vous aurez saisi le pouvoir émotionnel des mots et appris à votre esprit à être sélectif. Les médecins et les infirmières qui reçoivent des patients accidentés connaissent – ou devraient connaître – le bien-être que peut procurer une parole apaisante, surtout dans les premiers moments qui suivent un choc et une souffrance. C’est une préparation efficace à un traitement, qui optimise souvent ses chances de succès. A l’inverse, comme l’écrit Oscar Wilde : « Certains tuent avec les mots ». Il est donc aussi utile de disposer de mots apaisants, inspirants, doux et nourrissants que de termes salés, acides, et blessants.

Quand vous avez réussi à développer les zones faibles de votre vocabulaire, vous pouvez donc les renforcer par des lectures adéquates. Choisissez de préférence les auteurs reconnus, pas forcément ceux qui sont à la mode du moment. En littérature comme en politique, il faut laisser passer quelque décennies pour être certain de la qualité d’une œuvre. Le temps reste un des plus puissants critères. Pour la précision et la clarté de la langue, lisez les traductions des anciens grecs, Platon, Aristote, Cicéron, ou plus près de nous Jean Cocteau ou Henri de Montherlant. Pour la subtilité et l’humour, ou le ton vif et cinglant, préférez Bernard Shaw, A.P. Herbert, Truman Capote, Gore Vidal. Pour la pureté et la force de la langue, tournez-vous vers Borges, Marguerite Yourcenar, Yukio Mishima. Pour la finesse et la séduction des mots, la dentelle verbale et le tricotage méticuleux de la phrase, voyez Yasunari Kawabata ou Thomas Mann. Pour l’énergie, l’élan vital, le courage : Hemingway, Klaus Mann, Hervé Guibert. Mais enfin, voyez par vous-même, et suivez votre chemin, votre vie, vos rencontres.

Ce ne sont là que quelques suggestions pour l’étude et l’élargissement de votre vocabulaire. Très peu de choses si vous y prenez goût. Mais évidemment, l’œuvre d’une vie. Bien maîtriser la prise de parole en public ou l’écriture, c’est un peu comme atteindre le satori chez les bouddhistes : l’affaire d’au moins une vie. On n’est jamais arrivé. On avance sur le chemin. Ce qui fait la richesse – et la joie – d’un tel cheminement, c’est que plus on avance, plus on élargit le cercle de ses connaissances, et plus, bien sûr, on devient humble : on réalise que l’horizon est beaucoup plus large, beaucoup plus vaste et beaucoup plus spacieux qu’on ne pouvait l’imaginer. Comme dans l’histoire des grenouilles qui ne connaissaient que leur mare, et pour qui l’océan, dont elles n’avaient qu’entendu parler, devait être une simple version élargie de leur univers. Une grosse mare, quoi !

En tout cas, le temps que vous consacrerez à la recherche et à l’étude des mots vous sera rendu de manière décuplée en termes d’efficacité et de développement personnel. N’allez pas imaginer en revanche qu’une bibliothèque immense est nécessaire. En fait, vous pouvez sans doute trouver tout ce dont vous avez besoin dans un seul volume de Shakespeare ou de Racine. Sélectionnez quelques mots chaque week-end et faites un effort pour les introduire dans votre conversation dans la semaine qui suit : c’est le meilleur moyen de les retenir. Au début, vous le ferez timidement, vous hésiterez, vous finirez par employer un bon vieux mot bien banal, mais peu à peu vous prendrez confiance et vous parviendrez sans peine à glisser un terme précis et adapté au moment choisi.

Une de mes amies dresse ainsi chaque dimanche une liste de sept mots nouveaux qu’elle décide d’intégrer à raison d’un par jour dans sa conversation au cours de la semaine qui suit. Un matin, je la croise dans un couloir de son entreprise où j’interviens comme consultant : « Christian ! me dit-elle. J’ai un problème ! Je suis en négociation avec un client important, je dois caser le mot « eschatologique », et je n’ai plus aucun idée de ce que cela veut dire… « Scatologique », j’ai bien intégré, mais là, je bloque. » Je lui explique qu’il s’agit de ce qui a trait à la vie après la mort, assez inquiet de la manière dont elle va pouvoir utiliser le terme. Nous déjeunons ensemble à midi. Je lui demande comment elle s’est finalement débrouillée pour placer son mot. « Je ne sais plus, me répond-elle. Je ne sais plus du tout. En tout cas, je l’ai fait ! » Je lui demande ce que ça a donné, quelle a été la réaction de son contact. « Ben, je crois que j’ai perdu le client. Il m’a prise pour une folle. »

Je vous déconseille d’utiliser de nouveaux mots directement dans un discours ou un article. Les risques de mauvaise prononciation risquent de faire hésiter votre esprit et d’éteindre involontairement votre voix, ou à l’écrit de vous faire employer le terme à mauvais escient. Pour éviter cette crainte, testez-les donc plutôt dans vos conversations, là où vous savez que vous ne prenez aucun risque. C’est quand vous les aurez véritablement intégrés, véritablement faits vôtres, qu’ils viendront naturellement sur vos lèvres dans vos interventions publiques ou sous votre plume. Là, vous aurez le sentiment d’un petit accomplissement, d’un modeste triomphe.

La lecture de biographies et d’autobiographies permet de découvrir le fonctionnement interne d’autres esprits que le vôtre. C’est un autre moyen de stimuler la pensée. Cela vous amène également à vous forger une philosophie de la vie qui constitue le fondement des discours, puisqu’un discours naturel trahit le caractère de l’orateur. Pour Cicéron, le parfait orateur est l’homme parfait. Platon pensait qu’on ne peut diriger les autres si l’on n’est pas capable de se maîtriser soi-même. Une idée que pourraient méditer nos politiques, s’ils prenaient le temps de lire. Le discours et l’écriture sont de bons moyens de tester sa capacité de maîtrise de soi.

On pourrait consacrer un volume entier à la sélection et au pouvoir des mots, si souvent utilisés à mauvais escient pour combler des vides, noyer une idée gênante ou tromper un public ou un lectorat. Leur but réel est de donner des ailes aptes à porter vos idées avec bienveillance et de la manière la plus directe possible, comme le vol des oiseaux, jusque dans les esprits et dans les cœurs de vos auditeurs et lecteurs. Utilisez-les avec sagesse et économie, assurez-vous de leur pertinence et restez en permanence conscient de leur pouvoir. L’argent est le symbole de la richesse matérielle. Les mots sont les symboles de la richesse d’esprit. « Je crois que l’esprit ne meurt pas. Il continue de brûler, comme un feu sous la cendre, et un vent soufflant d’ailleurs vient le ranimer[1] ».

Christian Soleil.


 

Repost 0
9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 14:36

1.       CHOISIR SON VOCABULAIRE

 

Comme le disait Samuel Johnson, « les mots sont les vêtements de la pensée ». Comme les vêtements, votre vocabulaire peut être terne, coloré, élégant, voyant, vulgaire. Il existe même des fashion victims de la parole orale ou écrite, qui cherchent à inclure tous les tics à la mode du moment dans leur vocabulaire, au risque de ne pas être compris, de perdre en précision et d’être assez rapidement… démodé. « La mode, c’est ce qui se démode, » disait Cocteau avec une fulgurante simplicité. Les mot sont à la fois le tissu et l’outil qui sert à le couper pour confectionner la robe ou le costume de votre discours ou de votre article ou mémoire.

Personne ne peut faire du bon travail avec de mauvais outils. Pourtant combien de fois lit-on ou entend-on utiliser des mots creux, émoussés, imprécis, rouillés ? Bien sûr, c’est un crime de tuer ou de mutiler une belle langue comme la nôtre – quelle que soit votre langue maternelle d’ailleurs – et pourtant on n’aide pas beaucoup les gens de l’écrit ou de l’oral dans le choix de leur vocabulaire. Peu de temps est dévolu à la sélection des mots dans les formations à ce sujet ou dans les séances de training ou de coaching journalistiques.

Les idées et les mots sont interdépendants. Je vous épargnerai le quart d’heure philosophique sur la poule et l’œuf, qui consiste à se demander si la parole précède la pensée ou si c’est plutôt l’inverse. Un vocabulaire étriqué limite la création et l’expression d’idées. D’où la nécessité d’élargir son vocabulaire afin de donner une plus grande liberté à votre esprit et à votre expression. Un discours (écrit ou oral) efficace exige une pensée claire, c’est-à-dire la capacité à développer des idées précises, puis à ouvrir l’esprit à un flux naturel de mots qui saisit les idées pour les porter dans la bouche ou sous la plume en un courant régulier, fluide et sans effort particulier. Le volume de la voix, à l’oral, est contrôlé par le nombre et la magnitude des idées à couvrir et il est automatique si votre esprit dispose d’une réserve suffisante de mots disponibles.

Les esprits paresseux saisissent les mots les plus immédiats, ceux qui apparaissent en surface parce que c’est plus simple et plus rapides, sans se demander s’il existe un terme plus exact, plus subtil, plus nuancé ou plus adapté. Il s’agit donc d’augmenter votre stock de mots seuls, de termes associés par paires, puis de les regrouper pour vous familiariser avec les synonymes, les termes alternatifs et les mots associés.

Mots seuls et paires

Toute phrase complète comporte un nom ou un pronom et un verbe, et sur ces termes pivots viennent se greffer des adjectifs et des adverbes pour les colorer et les qualifier.

Un bon exercice pour vous montrer la gamme et le pouvoir des adjectifs consiste à poser six noms, par exemple discours, musique, nourriture, journal, jardin et maison. Sélectionnez-en un qui vous intéresse et dressez une liste de vingt-quatre adjectifs  appropriés issus de votre « magasin » mental. Vous en avez sûrement beaucoup plus, mais si vous ne parvenez pas à en trouver vingt-quatre, votre stock est à l’évidence très insuffisant, et il va vous falloir songer sérieusement à l’augmenter si vous voulez devenir un orateur crédible et professionnel. N’utilisez pas de dictionnaire. Vos idées à vous ont besoin de vos mots à vous pour leur rendre justice et les développer avec naturel. L’objectif de cet exercice est de vous faire prendre conscience de votre stock disponible pour ensuite l’élargir ou le renouveler. Divisez vos adjectifs en deux catégories : ceux qui expriment un sentiment positif et ceux qui expriment un sentiment négatif, ceux qui approuvent et ceux qui désapprouvent. Vous trouverez sans doute plus aisé d’élaborer la deuxième catégorie en premier lieu parce que les mots destructifs surgissent plus rapidement dans la plupart des esprits, surtout quand les facultés critiques sont très acérées comme ce devrait être le cas pendant un entraînement effectif.

Quand vous avez élaboré ces deux listes, analysez-les et groupez les adjectifs de la même manière que vous avez appris à grouper vos idées, afin de pouvoir réguler la température, le volume et la densité de vos adjectifs à volonté. Les adjectifs généraux sont les mots les plus courants, utilisés très souvent parce qu’ils fournissent une image rapide et compréhensible. D’autres groupes d’adjectifs associés sont plus sélectifs et choisis pour qualifier et souligner diverses caractéristiques spécifiques.

Par exemple, si vous avez pris le mot « discours » dans la liste fournie plus haut, vous allez pouvoir classer vos adjectifs – mais ce n’est pas la solution unique -  selon les groupes suivants :

NOM : DISCOURS

Adjectifs groupés à partir d’une liste au hasard

 

 

Quand vous avez classé vos adjectifs dans les groupes qui vous conviennent – les nôtres ne sont qu’un exemple de l’infini des possibilités qui sont les vôtres – fermez les yeux et essayez de repenser à un discours que vous avez aimé, puis à un discours qui vous a déplu. Décrivez-les avec les adjectifs appropriés pris dans les différents groupes. Vous aurez sans doute besoin d’un adjectif général et d’un adjectif plus qualifiant. Par exemple :

« C’était un grand discours émouvant. »

« C’était un atroce discours verbeux. »

Vous avez alors relié vos adjectifs et votre nom dans une image verbale que vous pouvez comparer avec l’image mentale qui vous reste de ce moment-là. Les adjectifs peuvent provoquer des intoxications verbales ou des indigestions. Un contrôle efficace doit vous permettre de limiter au strict nécessaire. Deux, voire trois adjectifs devraient très amplement suffire à brosser une image mentale forte – s’ils sont bien choisis – dans l’esprit du public ou du lecteur. Pas plus. Mais comme vous le savez, le noir et le blanc ne sont pas les deux seuls moyens à la disposition de l’artiste pour s’exprimer sur la toile, et il est souvent nécessaire de faire appel à toute une palette de couleurs vives ou pastel, pour la peinture à l’huile comme à l’eau. Maîtrisez son discours, c’est aussi maîtriser le choix des mots, dont les adjectifs qui apportent une infinie diversité de couleurs et régulent la chaleur plus ou moins forte que vous allez communiquer à votre public ou lecteur.

Avant de voir comment accroître son vocabulaire, poursuivons cet exercice. Vous n’avez pour l’instant travaillé que sur les adjectifs de votre stock courant. Si vous avez consacré du temps, et la nécessaire concentration mentale à cet exercice, vous avez dû trouver beaucoup plus d’adjectifs que ce qui vous était demandé. Chaque mot en suggérant un autre, on atteint vite des sommets exponentiels. Afin d’enregistrer votre « surplus » de mots de manière efficace, nous allons faire un rapide exercice supplémentaire. Prenez chaque lettre de l’alphabet et écrivez à côté un adjectif décrivant un discours, mais bien sûr un adjectif que vous n’avez pas déjà utilisé. Cela peut donner :

A = Académique.

B = Bucolique.

C = Cruel.

D = Diplomatique.

E = Erudit.

F = Fantastique.

G = Grandiloquent.

H = Hésitant.

Etc.

Je vous laisse poursuivre de vous-même une liste qui de toute façon vous est personnelle. Essayez de le faire pour l’essentiel sans l’aide d’un dictionnaire, encore que pour les lettres finales de l’alphabet, vous risquez de vous sentir quelque peu limité. Pour rendre l’exercice plus agréable, tout en lui gardant son efficacité, vous pouvez très bien imaginer un jeu avec vos amis qui s’en inspire. Ce sera ainsi profitable à tout le monde. La règle est que les termes choisis doivent être familiers et avoir un usage courant. Le fait de les grouper autour d’un nom permet de les regrouper dans votre esprit pour un usage immédiat et sans effort.

Faites ce double exercice sur les cinq noms de votre liste originelle, qui n’est pas forcément la mienne. Vous aurez la surprise de découvrir la large gamme d’adjectifs puissants stockés dans votre mémoire. Vous pouvez ensuite prolonger ces exercices en vous efforçant de remplacer chaque adjectif par un synonyme – exprimant donc la même idée, c’est un pléonasme que de le préciser – ou un mot associé qui aurait la même signification, puis par un antonyme pour relier les termes opposés.

Faites le même type d’exercice pour les verbes et les adverbes, et vous observerez des résultats similaires. Quand vous serez familier de vos adjectifs et de vos adverbes et que vous sentirez que vous les utilisez avec une plus grande fluidité et de manière plus intelligente, pensez aux outils rouillés : conservez vos mots neufs comme au premier jour en les utilisant. La pratique seule vous permettra e véritablement fluidifier votre vocabulaire – je rappelle que vous travaillez pour l’instant avec des mots qui vous sont connus puisqu’ils viennent de votre cerveau et non d’un dictionnaire. Ne considérez pas cela comme une tâche lourde à porter, mais comme un jeu, un hobby à faire à vos moments perdus, de manière ludique et détendue, si vous voulez que vos efforts soient récompensés. Développer aussi votre pouvoir d’observation : quand vous marchez dans un jardin, imaginez que vous décrivez les fleurs à un ancien jardinier devenu aveugle, et trouvez les mots évocateurs, frais, vivants qui vont lui faire imaginer les couleurs des lieux.

Avant de quitter l’étude des mots, testez votre capacité à unir des mots de manière originale et imagée. Faites une liste de groupes de mots comme ceux qui suivent :

Un silence de pierre.

Une aventure périlleuse.

Une beauté fatale.

Une gentillesse dure comme le diamant.

Une délicate cruauté.

Vous trouverez sans doute des formules qui marqueront votre esprit et qui vous reviendront en mémoire de manière automatique quand vous serez face à un public ou devant la feuilles blanche. Cet exercice, comme beaucoup de ceux que nous vous proposons, mérite de se faire tous les soirs pendant quelques jours, puis d’y revenir de temps en temps. Là aussi, il est important de noter vos trouvailles les plus fortes et les plus judicieuses. Et encore une fois, c’est un exercice facile à changer en jeu pour le pratiquer à plusieurs.

Groupes de mots

Après les paires, les groupes de mots clairement définis constituent l’étape suivante, tout aussi essentielle, du journaliste correctement équipé. Les groupes de synonymes et de termes alternatifs sont les plus utiles.

Synonymes

Vous avez déjà travaillé sur les synonymes uniques, mais la plupart des mots clefs peuvent être amplifiés dans un groupe. Ces groupes peuvent se trouver dans un dictionnaire mais sont plus faciles à utiliser et à retenir, donc plus efficaces pour notre travail, si vous les compilez par vous-même.

Sélectionnez un certain nombre d’adjectifs dans les listes liées au mot « discours », c’est-à-dire dans les listes que vous venez de confectionner. Pour chacun de ces adjectifs, trouvez cinq à six synonymes. Cela vous donne un groupe de synonyme pour chaque adjectif et vous fournit une gamme assez large de mots aptes à exprimer les subtilités que vous souhaitez imprimer à votre intervention ou écrit.

Termes alternatifs

Une bonne manière de trouver des termes alternatifs est de les grouper sous des idées clefs comme le montre l’illustration ci-dessous :

Idées et leurs termes liés

VOIR                                                                          UNITE

Œil                                                                             Partenaire

Vision                                                                       Mariage

Observation                                                           Fédération

Noter                                                                        Membre

Enregistrer                                                              Association

 

PASSAGE                                                                  ORDRE

Ouverture                                                               Netteté

Sentier                                                                     Précision

Chemin                                                                    Excellence

Route                                                                        Organisation

Pas                                                                             Compétence

 

PRENDRE                                                                 SON

Saisir                                                                         Discours

Acquérir                                                                   Chanter

Accepter                                                                  Rire

Atteindre                                                                Bruit

Voler                                                                         Mélodie

Dans un souci de brièveté nous n’avons choisi que cinq termes pour chaque groupe. L’idéal est d’en regrouper dix ou douze, afin de disposer d’un nombre suffisant pour assurer une meilleure fluidité verbale mais de rester dans des limites mémorisables par un esprit normal. Ce type d’exercice dynamique, suivi d’un enregistrement des résultats dans un carnet ou sur tout autre support que vous consultez régulièrement est plus efficace qu’un apprentissage par cœur et passif de listes de mots. A condition, comme toujours, de pratiquer régulièrement la prise de parole ou l’écriture afin de les utiliser le plus souvent possible.

Une fois que vous avez effectué vos compilations de groupes de synonymes et de termes alternatifs, sur l’ensemble des mots listés préalablement, ce qui vous prend déjà quelques soirées, comment prolonger cet exercice afin de le rendre plus opérant ? Ecoutez simplement votre discours ou relisez-vous attentivement. Vous trouvez que vous employez trop souvent le terme « étonnant » et qu’il revient comme un leitmotiv dans votre bouche ou sous votre plume ? Faites un groupe de termes alternatifs autour de ce mot. Vous allez trouver des termes comme « surprenant », « incroyable », « déstabilisant », que sais-je encore. Vous pourrez ainsi élargir votre vocabulaire disponible et donner toujours plus de couleur et de nuances à vos discours. Choisissez des mots descriptifs de préférence, plutôt que de « grands » mots.

Groupes généraux

Certains esprits aiment particulièrement les allitérations, bien que ce puisse être une habitude pernicieuse – si elle est pratiquée à outrance dans un lettre ou un courriel où tous les mots commenceraient par la même lettre. Ils adorent faire des listes de gens, d’animaux, ou d’objets qui commencent par la même lettre. Nous avons tous dans notre jeunesse joué au jeu du « bac » qui consiste à rechercher cinq noms d’animaux, de villes, d’objets, de personnes, de pays et d’adjectifs commençant par la même lettre. Le premier qui a rempli sa grille a gagné. Le jeu est déclinable à l’infini.

Les groupes de mots altérés par des préfixes ou des suffixes similaires sont aussi utiles, par exemple ceux qui débutent par « anti » ou qui se terminent par « phile ». Grouper des mots est une technique pédagogique extrêmement utile pour les enfants – et pour les adultes – qui mérite d’être intégrée aux programmes d’éducation et de formation. Je les utilise personnellement souvent dans les sessions de formation que j’anime avec des professionnels. Certains sont surpris au début. Ceux qui persévèrent se réjouissent toujours, par la suite, d’avoir pratiqué et de prolonger pendant leur temps libre ce type de « travail ».

Il faudrait aussi encourager les mots croisés et le scrabble, et d’une manière tous les jeux autour des mots. Le plus intéressant sur un plan pédagogique est d’ailleurs à ce titre de faire fabriquer des mots croisés ou des mots fléchés par les élèves ou les étudiants, pour les leur faire utiliser ensuite – pas aux mêmes, cela va sans dire.

Un autre exercice très simple et très efficace consiste à prendre une page d’un dictionnaire et à noter les mots qu’elle contient en les classant en trois groupes :

a)      Mots connus et utilisés.

b)      Mots connus mais pas utilisés.

c)       Mots inconnus.

Elargir votre vocabulaire

Le meilleur moyen d’élargir votre vocabulaire, comme toujours, est simple mais prend du temps. il s’agit de lire de la bonne littérature – «  bonne » dans le sens où elle utilise un vocabulaire suffisamment large pour vous apprendre quelque chose. Quand vous rencontrez un mot inconnu et qu’il vous paraît utile de le retenir, vous le soulignez dans le livre – si vous interrompez votre lecture à chaque mot nouveau, vous allez être rapidement dégoûté de la lecture -, pour ensuite, dans un second temps, noter le mot avec une brève définition et/ou un exemple de son utilisation dans un carnet. Réfléchissez à chaque terme que vous avez souhaité retenir pour un usage ultérieur. Quelle émotion soulève-t-il en vous ? Est-il inspirant, charmant, excitant, provocant, ou simplement attractif par sa clarté et sa précision ?

Une fois que vous avez décidé du mérite de chaque mot, vous aurez saisi le pouvoir émotionnel des mots et appris à votre esprit à être sélectif. Les médecins et les infirmières qui reçoivent des patients accidentés connaissent – ou devraient connaître – le bien-être que peut procurer une parole apaisante, surtout dans les premiers moments qui suivent un choc et une souffrance. C’est une préparation efficace à un traitement, qui optimise souvent ses chances de succès. A l’inverse, comme l’écrit Oscar Wilde : « Certains tuent avec les mots ». Il est donc aussi utile de disposer de mots apaisants, inspirants, doux et nourrissants que de termes salés, acides, et blessants.

Quand vous avez réussi à développer les zones faibles de votre vocabulaire, vous pouvez donc les renforcer par des lectures adéquates. Choisissez de préférence les auteurs reconnus, pas forcément ceux qui sont à la mode du moment. En littérature comme en politique, il faut laisser passer quelque décennies pour être certain de la qualité d’une œuvre. Le temps reste un des plus puissants critères. Pour la précision et la clarté de la langue, lisez les traductions des anciens grecs, Platon, Aristote, Cicéron, ou plus près de nous Jean Cocteau ou Henri de Montherlant. Pour la subtilité et l’humour, ou le ton vif et cinglant, préférez Bernard Shaw, A.P. Herbert, Truman Capote, Gore Vidal. Pour la pureté et la force de la langue, tournez-vous vers Borges, Marguerite Yourcenar, Yukio Mishima. Pour la finesse et la séduction des mots, la dentelle verbale et le tricotage méticuleux de la phrase, voyez Yasunari Kawabata ou Thomas Mann. Pour l’énergie, l’élan vital, le courage : Hemingway, Klaus Mann, Hervé Guibert. Mais enfin, voyez par vous-même, et suivez votre chemin, votre vie, vos rencontres.

Ce ne sont là que quelques suggestions pour l’étude et l’élargissement de votre vocabulaire. Très peu de choses si vous y prenez goût. Mais évidemment, l’œuvre d’une vie. Bien maîtriser la prise de parole en public ou l’écriture, c’est un peu comme atteindre le satori chez les bouddhistes : l’affaire d’au moins une vie. On n’est jamais arrivé. On avance sur le chemin. Ce qui fait la richesse – et la joie – d’un tel cheminement, c’est que plus on avance, plus on élargit le cercle de ses connaissances, et plus, bien sûr, on devient humble : on réalise que l’horizon est beaucoup plus large, beaucoup plus vaste et beaucoup plus spacieux qu’on ne pouvait l’imaginer. Comme dans l’histoire des grenouilles qui ne connaissaient que leur mare, et pour qui l’océan, dont elles n’avaient qu’entendu parler, devait être une simple version élargie de leur univers. Une grosse mare, quoi !

En tout cas, le temps que vous consacrerez à la recherche et à l’étude des mots vous sera rendu de manière décuplée en termes d’efficacité et de développement personnel. N’allez pas imaginer en revanche qu’une bibliothèque immense est nécessaire. En fait, vous pouvez sans doute trouver tout ce dont vous avez besoin dans un seul volume de Shakespeare ou de Racine. Sélectionnez quelques mots chaque week-end et faites un effort pour les introduire dans votre conversation dans la semaine qui suit : c’est le meilleur moyen de les retenir. Au début, vous le ferez timidement, vous hésiterez, vous finirez par employer un bon vieux mot bien banal, mais peu à peu vous prendrez confiance et vous parviendrez sans peine à glisser un terme précis et adapté au moment choisi.

Une de mes amies dresse ainsi chaque dimanche une liste de sept mots nouveaux qu’elle décide d’intégrer à raison d’un par jour dans sa conversation au cours de la semaine qui suit. Un matin, je la croise dans un couloir de son entreprise où j’interviens comme consultant : « Christian ! me dit-elle. J’ai un problème ! Je suis en négociation avec un client important, je dois caser le mot « eschatologique », et je n’ai plus aucun idée de ce que cela veut dire… « Scatologique », j’ai bien intégré, mais là, je bloque. » Je lui explique qu’il s’agit de ce qui a trait à la vie après la mort, assez inquiet de la manière dont elle va pouvoir utiliser le terme. Nous déjeunons ensemble à midi. Je lui demande comment elle s’est finalement débrouillée pour placer son mot. « Je ne sais plus, me répond-elle. Je ne sais plus du tout. En tout cas, je l’ai fait ! » Je lui demande ce que ça a donné, quelle a été la réaction de son contact. « Ben, je crois que j’ai perdu le client. Il m’a prise pour une folle. »

Je vous déconseille d’utiliser de nouveaux mots directement dans un discours ou un article. Les risques de mauvaise prononciation risquent de faire hésiter votre esprit et d’éteindre involontairement votre voix, ou à l’écrit de vous faire employer le terme à mauvais escient. Pour éviter cette crainte, testez-les donc plutôt dans vos conversations, là où vous savez que vous ne prenez aucun risque. C’est quand vous les aurez véritablement intégrés, véritablement faits vôtres, qu’ils viendront naturellement sur vos lèvres dans vos interventions publiques ou sous votre plume. Là, vous aurez le sentiment d’un petit accomplissement, d’un modeste triomphe.

La lecture de biographies et d’autobiographies permet de découvrir le fonctionnement interne d’autres esprits que le vôtre. C’est un autre moyen de stimuler la pensée. Cela vous amène également à vous forger une philosophie de la vie qui constitue le fondement des discours, puisqu’un discours naturel trahit le caractère de l’orateur. Pour Cicéron, le parfait orateur est l’homme parfait. Platon pensait qu’on ne peut diriger les autres si l’on n’est pas capable de se maîtriser soi-même. Une idée que pourraient méditer nos politiques, s’ils prenaient le temps de lire. Le discours et l’écriture sont de bons moyens de tester sa capacité de maîtrise de soi.

On pourrait consacrer un volume entier à la sélection et au pouvoir des mots, si souvent utilisés à mauvais escient pour combler des vides, noyer une idée gênante ou tromper un public ou un lectorat. Leur but réel est de donner des ailes aptes à porter vos idées avec bienveillance et de la manière la plus directe possible, comme le vol des oiseaux, jusque dans les esprits et dans les cœurs de vos auditeurs et lecteurs. Utilisez-les avec sagesse et économie, assurez-vous de leur pertinence et restez en permanence conscient de leur pouvoir. L’argent est le symbole de la richesse matérielle. Les mots sont les symboles de la richesse d’esprit. « Je crois que l’esprit ne meurt pas. Il continue de brûler, comme un feu sous la cendre, et un vent soufflant d’ailleurs vient le ranimer[1] ».

Christian Soleil.


 

DESAPPROBATEUR

APPROBATEUR

1.       Général :

Mauvais, atroce, inefficace, monstrueux, futile…

Général :

Bon, efficace, convaincant, clair, grand, grandiose, excellent…

2.       Décrivant un discours désagréable :

Vague, imprécis, incohérent, monotone, morne, ennuyeux…

Décrivant un discours agréable :

Beau, coloré, expressif, sympathique, audible, enjoué…

3.       Décrivant un discours irritant :

Inaudible, hésitant, verbeux, inadapté, laborieux, inconséquent…

Décrivant un discours compréhensible :

Lucide, concis, informatif, direct, convaincant, logique…

4.       Décrivant un discours blessant :

Sardonique, amer, ironique, agressif, malicieux…

Décrivant un discours inspirant :

Dynamique, stimulant, entraînant, émouvant, puissant, lumineux…

Repost 0